Mercredi, Août 12, 2020
   
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Cours d'indignation hessélienne.

Posté par le dans Votre Dazibao Hexagonal.
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Vous êtes un homme et vous désirez avoir un franc succès au cours d’une soirée tendance bobo se déroulant dans le 17eme arrondissement, square des Batignolles. C'est très facile !

Voici quelque secret pour vivre agréablement cette réception, briller intellectuellement, laisser délicatement votre empreinte et être dans l’air du temps :
 
- Présentez vous en homme de Gauche. Si l’on vous fait une remarque sur votre Porsche Carrera garée devant l’immeuble, répondez leur : ce n’est pas la voiture qui véhicule les convictions politiques, mais son conducteur. C’est le tacle imparable.
 
- Avec les dames, soyez un féministe convaincu de la première heure. Citez Isabelle Alonzo, peu importe si vous l’avez lu, c’est l’intention qui fait le lecteur. Argumentez surtout sur les disparités de salaires et le manque inadmissible de parité non imposée dans le monde politique. Rêvez tout haut, le regard projeté vers un avenir radieux et maternel, à une présidence féminine de la République. Ca plait toujours. Concernant la feuille de paye, ne vous épanchez pas trop sur celui de votre secrétaire si vous en avez une.
 
- Soutenez la cause des homosexuels. D’ailleurs, ne dites pas homosexuel, c’est louche, réactionnaire, nécrosé, limite raciste. Dites gay, plus US, fun, ouvert, à l’écoute et trendy. Soyez outré que le droit au mariage gay ne soit pas encore un acquis de notre Constitution et démolissez le Pacs en le torpillant sentencieusement : Le Pacs est au mariage ce qu’une pâle imitation chinoise de sac à main est au Vuitton. Vous gagnez un point sur ce coup là.
 
- Feignez l’étonnement que le Mémorial de la Déportation ne commémore pas les triangles roses, prisonniers homosexuels des camps de la mort en 1945. N’oubliez pas les trans, lesbiennes et bi victimes anonymes et oubliées de la barbarie nazie. Une commémoration globalisante ne prenant pas en compte sa diversité, même à hauteur de 1 %, est une mémoire altérée et partiale. C’est but en lucarne sur cette conclusion.
 
- Affirmez votre engagement pour la planète en reprenant les grandes idées des écologistes ; la taxe carbone, la taxe pour les véhicules circulant ou pas en ville, la taxe pour ceux qui n’ont pas 6 poubelles dans leur cuisine et la taxe pour tout ce qui émet du CO2. Si votre entourage avance prudemment un engagement identique, politique et financier, de la part des chinois, des indiens et des brésiliens, dirigez vous vers le buffet prétextant la vision gourmande d’un irrésistible toast au tarama. Restez quelque instant au buffet parmi les gens et si l’un des intervenants vous rejoint, insistant pour continuer sur ce sujet, dite lui avec un sourire de véritable ami Facebook, que ce domaine est tellement vaste et complexe que ce n’est pas le lieu idéal pour l’aborder. Contre-pied inévitable et vous en ressortirez grandi.
 
- Démontrez que manger bio est excellent pour la santé et développez un argumentaire qui révèle que payer beaucoup plus cher ces produits est un acte civique et responsable et qu’après tout, l’occidental mange trop. Evitez de dire cela avec une assiette de petits fours dans la main. Amenez une bouteille de bordeaux bio. Ce n’est pas bon mais soyez persuasif sur l’extraordinaire avenir de ce breuvage sans aborder son prix prohibitif.
 
- Défendez la cause des sans papiers. Avec des trémolos dans la voix, demandez à vos interlocuteurs de comprendre leurs situations et de revivre leurs calvaires de parcours pour arriver là où ils sont. Evitez le sujet, s’il survient dans la conversation, des mafias de passeurs ou minimisez le en le noyant dans les déplorables conditions de vie de Sangatte et l’émotion que leurs conditions suscitent. Si un petit rigolo insiste sur le nombre de plus en plus élevé d’immigrants en situation illégale en France, jouez la carte pathos, le regard brillant et humide, cela réduit instantanément les potentielles attaques. On ne tire pas sur une ambulance de sans papier en quête de dignité. Encore un point pour vous, vous excellez.
 
- Magnifiez l’étendard de la diversité et de toutes les origines revendiquées et visibles que l’on peut trouver sur notre territoire. Si ce n’est pas trop bien compris ou accepté, sortez la phrase joker : La diversité est à un pays ce qu’une palette de couleur est à un peintre. Succès garanti. Si l’on vous répond que la diversité implique des cultures plurielles et qu’en fin de compte, l’on voit plutôt une et unique monoculture qui s’impose doucement mais irréversiblement dans le paysage national, l’islam, rebondissez sur les diversités de cette religion et répliquez avec un aplomb d’ethnologue, qu’un musulman du Magreb est aux antipodes d’un autre venant d’Afrique noire. Si quelques réflexions dubitatives ne vont pas dans le sens de votre argumentaire, sortez l’atout qui écrase tout sur son passage, l’Exocet de la pensée des humanistes, le carré d’as des repentants : “Notre colonisation est responsable de toute cette colère que ces minorités et leurs descendances expriment. Nous en sommes, aujourd’hui encore, les débiteurs. Cette rage, certes destructrice, n’est qu’une déclaration d’amour mal exprimée et nous devons assumer nos erreurs d’anciens colonialistes et accepter les faux pas de notre pays, les zones d’ombres de notre passé, les cauchemars de notre suffisance impériale pour mieux les comprendre et apprendre d’eux.” C’est redoutable d’efficacité. La culpabilité agit comme une sorte d’empathie et personne n’ira au-delà parce que le sujet est trop explosif. Et surtout, personne ne veut gâcher la soirée. Le match est plié, vous brillez.
 
- Expliquez d’une façon rationnelle et teinté d’émotion, le pourquoi des plantades de la Gauche aux présidentielles depuis 1995. Selon la nature de votre entourage, flinguez les éléphants du Parti Socialiste, arrivistes et trop égoïstes, pour laisser la jeune relève s’exprimer. Tel un Pavarotti de la politique, chantez le passé glorieux de cette Gauche adulée dans le conscient collectif du peuple : Jaurès, Blum, le Front Populaire, les congés payés. Arrêtez vous là, c’est à dire en 1936 car après, il y a de grandes chances que vous vous ramassiez, excepté l’élection de Mitterrand en 1981 qui fut un grand moment d’émotion.
 
- Affichez vos cotisations pour quelque ONG de renom. Act Up, Médecins du Monde et RESF sont les plus prisées dans l’humanitaire ou pour des associations anti racistes telles SOS Racisme, MRAP et la LICRA. Vos engagements envers ces associations sont les diplômes de vos idées et la validation de votre éthique politique. Une cotisation bien placée à plus d’effets que de longs défilés dans le froid devant une Préfecture.
 
- Soutenez le droit d’ingérence au nom de la liberté des peuples à être incapables de prendre leurs destins en main. Imposez la démocratie partout, même dans les pays où ils ne la veulent pas. Répliquez, si cela est nécessaire, que les pays qui refusent la démocratie sont comme des enfants qui boudent les légumes : ils ne savent pas ce qui est bon pour eux, pour leur croissance, nous si. Vous êtes un intellectuel éclairé et vous radiez d’ingérence, pardon, de bon sens humaniste. Continuez.
 
- Soyez évidemment europhile en démontrant qu’une Europe à 30 dont la Turquie, est l’avenir de notre pays, de notre espace communautaire, de nos régions. Si la Turquie pose éventuellement problème, expliquez que ce pays sera la tête de pont vers le monde musulman, un lien solide, durable, garant de la sécurité et annonciateur d’une nouvelle entente entre les deux mondes. Balayez d’un revers de main si quelqu’un vous rappelle que le premier ministre turc est issu d’un parti islamiste et que l’on n’a pas attendu les turcs pour faire affaire avec les pays musulmans. Répondez que la généralisation et l’amalgame sont le premier réflexe d’une attitude raciste. Tir en sous la barre, personne ne vous arrête.
 
- Fustigez et caricaturez les Etats Nations et l’idée souverainiste. C’est sale, ça colle et surtout le prolo en colère y raconte n’importe quoi. D’ailleurs, si vous en voyez un au cours de la soirée, évitez le.
 
- Condamnez, avec une moue de dégoût accompagné d’une expiration de désolation, le pouvoir exorbitant des banquiers et les primes aberrantes des traders. Sur un ton dur et péremptoire, ressortez les caciques courants sur la financiarisation du monde financier. C’est redondant mais tout le monde sera d’accord avec vous car personne n’a vraiment comprit le problème. Ne communiquez pas votre bonne humeur d’avoir placé gagnant un petit pactole sur des actions d’une boite du CAC 40. Vous jouez sur du velours.
 
- Si la situation mondiale s’invite entre deux coupes de Champagne, inévitablement le sujet va déraper sur le conflit du Moyen Orient. Magnifiez la Palestine et ostracisez Israël en rappellant que vous avez des amis juifs en phase avec vous. C’est un classique et vous ne prenez pas de risque. Ce n’est que dans ce sens que les gens comprennent ce sujet épineux. Si l’on vous souffle que le conflit israëlo-palestinien est le cinquantième conflit mondial sur l’échelle cynique du nombre de victime, objectez que la paix mondiale et le droit des peuples à disposer d’eus-mêmes, ce n’est pas la Star Academy. Il n’y a pas que le premier qui doit être pris en compte. Idem pour le Darfour qui est à une heure d’avion d’Israël. Répliquez, si le parallèle et les 4 000 000 de victimes soudannaises s’incrustent dans la discussion, que la situation est complètement différente. Mais alors complètement. Sur ce sujet, le Darfour ou d’autres comme les 200 000 morts en Algérie entre 1992 et 2002, les 6000 gazés kurdes de 1987 en Irak, les 20 000 Frères musulmans exécutés en Syrie en 1982 et les dizaines de milliers de victimes du monde arabe abattues par des gouvernements arabes, tout ces évènements passés dans l’anonymat total de l’Histoire sans même un regard de compassion, doivent vous inciter à rester sur une position binaire, blanc ou noir. La déclinaison des infinis de gris risque de vous faire déraper. Et puis, vous n’êtes pas mandaté par l’ONU pour expliquer les problèmes géo-politiques du monde mais invité à une fête. Revenez vite sur la Palestine, vous ne prenez aucun risque et en dernier recours, lâchez votre encre de seiche : c’est en se focalisant sur un bouton d’acné (Israël) que l’on peut soigner un cancer généralisé (le monde). Avant même qu’ils puissent vous répondre du tac au tac, vous serez sur la piste de danse improvisée entre deux belles plantes, vos hanches ondoyant de virilité et d’invitation sensuelle.
 
- Ne fumez pas et suggérez l’interdiction du tabac, même dans la rue. Le tabagisme passif est au corps ce que le nuage de Tchernobyl fût aux frontières françaises. On ne va pas nous la refaire, non ?
 
- Utilisez le kit des mots biens pensants : équitable, durable, parité, diversité, mondialisation, féminisme, droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, bio, multiculturalisme, vivre ensemble, féminisme, Europe, partage, faire famille, citoyen du monde, indignation, stigmatiser, racisme, Droits de l’Homme et collectif. Bannissez les termes de populisme, populaire, tradition, histoire, Nation, souveraineté, patriotisme et peuple. Ce sont des mots trop crûs qui soulèvent de la gène.
 
Après tout cela, vous passerez pour un gars d’exception voire jalousé, et votre 06 sera réclamé, d’une façon discrète mais appuyé, par la gente féministe en extase devant votre engagement politico-humanitaro-féministo-bio-compatible d’idées progressistes de notre temps. Vous serez perçu comme un Guevara qui s’ignore, un Hessel en mouvement et vous éclairerez d’une colère rentrée, puissante et généreuse, les inégalités de ce monde pour offrir à votre assistance, votre verbe altruiste irrisant l’écume de l’immortelle révolution libératrice.
 
N’hésitez plus, indignez vous.
 
Jean-Luc Mordoh, auteur de Comment Sortir de l'Europe Sans Sortir de table.

Disponible en format numérique chez AMAZON, FNAC, APPLE STORE. Format papier chez LULU.com

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Mots clés: bien pensance bobos
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